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Le
premier...
Pen
Duick, premier d'une lignée de six bateaux célèbres,
accompagnera toute la vie d'Eric Tabarly. C'est à son bord,
à partir de 1938, qu'il fait son apprentissage de la mer, de
la manoeuvre et de la course. Délaissé à certaines
époques, remis à neuf à deux reprises, voilure
rehaussée, ce centenaire n'aura jamais été plus
beau qu'au moment où son maître l'abandonne à
jamais en juin 1998. Aujourd'hui, c'est la famille d'Eric Tabarly
qui navigue sur le bateau légendaire. Selon le vu de
son père, Marie Tabarly en est propriétaire depuis sa
majorité en août 2002.
Pen
Duick, Un cotre centenaire et respecté.
Pen Duick et Tabarly forment un couple inséparable, une union
parfaite. La difficulté physique de la manoeuvre, liée
à la configuration du gréement et à l'absence
totale de winches, ont sans doute pesé dans l'attachement d'Eric.
C'est sûr, l'exceptionnelle notoriété du coureur
a contribué à renforcer celle de son bateau. Mais la
réputation du cotre noir tient à d'autres facteurs.
Son esthétique est rare avec sa coque tonturée, son
avant à guibre et son important gréement aurique ; sa
modernité étonne puisque sa coque polyester préfigure
le début de l'ère du polyester ; il est au sommet de
la mode, bien avant la réhabilitation, dans les années
1980, du grand architecte anglais William Fife. D'une certaine façon,
il porte déjà en lui, les valeurs profondes faisant
des Pen Duick, des chefs d'oeuvre. A côté des engins
conçus pour aller de plus en plus vite sur l'eau, en marge
de la belle avancée technologique des bateaux de série,
Pen Duick continue inlassablement de véhiculer une certaine
idée de la navigation à voile insufflée par quelques
maîtres à penser. Et le public ne cesse d'applaudir à
ses appareillages.
Historique
Un bateau familial né en Ecosse
Guy Tabarly, le père
d'Eric achète Pen Duick en 1938 à la famille Lebec de
Nantes. C'est l'époque en France de la naissance de la plaisance
et les yachts sont très peu nombreux. Ce bateau dont le nom
breton veut dire " tête noire " et désigne
la mésange à tête noire, a en fait été
dessiné en 1898 par l'Ecossais William Fife sous le nom de
Yum. A 41 ans, Fife est déja l'un des plus grand architecte
naval du moment. Son talent va engendrer bien d'autres bateaux. Il
construit dans ses hangars de Fairlie, un village situé au
sud de l'embouchure de la Clyde. Mais Yum, quant à lui, verra
le jour au chantier Gridiron and Workers Carrigaloe, près de
Cork en Irlande pour, son premier propriétaire Adolphus Fowler
.
En
rachetant Pen Duick à son père, Eric Tabarly en devient
le quinzième propriétaire. Nous sommes en 1952 et il
est âgé de 21 ans. A partir de cette date, il ne le quittera
plus. Quand il suit les cours de Navale à Brest, la "mésange"
mouille au pied de l'Ecole dans l'anse de Lanvéoc-Poulmic.
A son retour du tour du monde à bord de la Jeanne d'Arc où
Eric termine son apprentissage de marin de métier, son père
vient à sa rencontre dans le goulet de Brest avec le fidèle
Pen-Duick. Avec lui, il participe à ses premières courses
du RORC dans les années 60. Entre les voyages accomplis autour
du globe et les grandes courses, il vient se ressourcer à son
bord.
Au fil des milles et des expériences,
Tabarly peaufine Pen-Duick pour en faire le voilier unique que nous
connaissons. La chirurgie lourde qui permit de sauver le bateau une
première fois date de 1958. En plastifiant au chantier Costantini
de la Trinité la coque pourrie, Tabarly devient propriétaire
du plus grand bateau en polyester de l'époque. Cette opération
sera volontairement un obstacle à son classement en tant que
"monument historique", mais elle le sauvera de la destruction
et rendra sa coque particulièrement solide et saine pour le
restant de ses jours.
Courant les mers en course, Tabarly
a laissé son bateau offert aux intempéries de trop longues
années. Le pont en contreplaqué est totalement détruit
ainsi que les superstructures. Vingt ans plus tard, une nouvelle intervention
s'impose. En 1983, Pen-Duick est remorqué du Crouesty à
St-Malo par Pen-Duick VI pour entrer au chantier de Raymond Labbé.
Pendant six ans, en commençant par les aménagements,
le chantier Labbé refait complètement le bateau en effectuant
petit à petit les travaux adaptés à la bourse
d'Eric. Pen-Duick reprend la mer en 1989 à l'occasion des Voiles
de la Liberté, le rendez-vous des grands voiliers à
Rouen. Basé à Bénodet, il continue de labourer
la mer bleue de Bretagne sud. Dans les années 90, il goûte
aux charmes des compétitions méditerranéennes
en participant aux régates dorées de Monaco, Cannes
et St-Tropez où il côtoie des bateaux issus de la même
planche à dessin et qui fêtent comme lui son centenaire,
ou presque ! Tous participent au renouveau de la belle plaisance.
En mai 98, pour son véritable
centenaire célébré à Bénodet par
une foule d'admirateurs et d'amis, Pen-Duick n'a jamais été
aussi beau. " Il n'a jamais connu une peinture de coque aussi
réussie" avoue Eric. A la manière d'une noce
bretonne, l'anniversaire du premier et du dernier bateau d'Eric Tabarly
va durer trois jours pleins. Huit yachts du début du siècle
dessinés, comme Pen Duick, par l'architecte William Fife, font
honneur à l'ancêtre. Point d'orgue de cette fête
unique : la remontée de l'Odet dans un écrin de verdure
orné au printemps de bouquets de rhododendrons rouges sang.
Sous voile de cape et trinquette, Pen Duick entouré des siens
effectue un bel aller et retour sur la rivière, salué
sur son passage par la foule, et de loin en loin, par le son des cors
de chasse faisant écho sur les rives. Une semaine plus tard,
Eric a décidé de participer avec son bateau à
la fête donnée en l'honneur de l'architecte Fife. Il
appareille en direction de l'Ecosse. C'est sa dernière navigation.
Malgré l'absence du maître, un équipage de fidèles
a terminé le convoyage. Pen Duick est à Fairlie. En
le voyant naviguer tout dessus parmi ses pairs, les observateurs émus
n'ont d'yeux que pour son barreur.
Aujourd'hui
Pen Duick est la propriété
de la famille Tabarly. Soigneusement désarmé, passant
l'hiver sous un hangar de Bénodet, il est mis à l'eau
chaque printemps sous la houlette de Jacqueline et Marie Tabarly.
En cours de saison, le bateau participe aux nombreux rassemblements
de la " belle plaisance " en Bretagne. Il pousse parfois
jusqu'en Méditerranée pour courir, avec les bateaux
de sa race, les régates de Cannes et de Saint-Tropez.
A
bord de Pen Duick.
" Les embruns qui montent
de l'avant couvrent le cockpit. Le soleil est toujours présent
pour sécher nos tignasses mouillées. Nous passons par
le travers des Birvideaux, en route sur Groix. Le vent a encore fraîchi
et Eric est assis en avant du cockpit. Les bras croisés, il
contemple son vieux compagnon. Pense-t-il aux cavalcades de l'hydrofoil
lancé à trente noeuds ? Au calme équatorial de
la mer des Sargasses ? Savoure-t-il simplement le bonheur du moment
présent ? Son visage est impénétrable. Par moment
une vague plus forte éclate à l'étrave, douchant
le pont tout entier tandis que le barreur est emporté un instant
sous le vent.
Un grain monte porté par un nuage noir. Dans un premier temps
Pen-Duick accélère sous la poussée, puis gîte
fortement. En larguant un peu d'écoute le gréement est
soulagé un court instant. Eric hésite à manuvrer.
Mais le vent rentre toujours et le pont est désormais envahi
par la mer. Tant et si bien que de plus en plus gîté,
nous perdons de la vitesse et sommes bientôt littéralement
stoppés. Se redressant, le bateau passe subitement sur sa barre.
Il se retrouve alors sur l'autre amure. Il y a cinquante nuds
de vent. Dans un premier temps, nous donnons de la drisse de pic pour
ouvrir la chute, mais cette foutue grand voile aurique est décidément
géante. A la manière des chevaux rétifs pour
lesquels les supplications du maître ne peuvent rien, Pen-Duick
ne répond plus. Il faut saluer en grand et rentrer toute la
toile. Et pour cela : raidir la balancine, donner du pic et du guindan
en même temps pour amener la vergue horizontalement au pont.
Le cotre est désormais redressé. Sous sa trinquette
seule, au près, il ne peut faire route, mais le gréement
est soulagé. En abattant, il prend rapidement de l'erre. Dans
cette folle sarabande, un moment sans bastaque, le mât de pitchpin
a tenu bon. Le sombre grain continue vers Quiberon et la lumière
renaît avec la brise redevenue maniable. Nous faisons route
à nouveau sur le port de Groix sous grand voile à un
ris et trinquette. Inlassablement, fouillant l'eau de son bout-dehors,
Pen Duick progresse de toute la masse de ses onze tonnes. "
Daniel Gilles, souvenir de navigation, mai 1990.
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